Le dilemme des lefebvristes
Les lefebvristes sont devant un choix crucial. Qu’ils renâclent à...
Mgr Nestor Adam fut mon premier évêque. Je garde de lui un grand souvenir. Et quelques Fioretti savoureux. Mgr Adam, évêque de Sion, était président de la Conférence des évêques suisses (CES) quand il s’est agi de mettre en œuvre dans notre pays les orientations de Vatican II. Il fut donc un artisan majeur du renouveau de l’Église catholique en Suisse. À ce titre, il mérite notre reconnaissance, surtout à l’heure où nous nous efforçons encore de comprendre et de vivre le «printemps de Vatican II». En attendant Vatican III! Sous une forme ou sous une autre, probablement nouvelle, décentralisée, étalée dans l’espace et dans le temps. Une dynamique conciliaire hors les murs: quel rêve! Quelle tâche!
Mgr Adam s’est «converti» à Vatican II. S’il a pu se montrer excellent «metteur en scène» du concile, c’est parce que le «scénario», écrit à Rome entre 1962 et 1965, avait commencé par le heurter et le perturber. Avant de se répandre en Suisse, l’esprit du concile a dû se frayer d’abord un chemin dans le cœur de l’évêque de Sion. Non sans peine! Le résultat fut d’autant plus remarquable qu’il n’était pas garanti d’avance.
À l’époque, j’étais séminariste et le séminaire de Sion était à Sion, à deux pas de l’évêché. Tous les jours, un jeune futur prêtre accompagnait Mgr Adam dans sa promenade, en début d’après-midi. C’était l’occasion de conversations familières et détendues, sur des sujets d’actualité, souvent religieux. Un jour, au cours de l’une de ces balades, l’évêque, de retour de Rome, me dit sur un ton peiné, presque scandalisé: «Ce qu’il y a de plus sacré, on le jette maintenant aux pieds du peuple!» L’assemblée conciliaire venait de prendre une décision choquante aux yeux de mon évêque: désormais, même les paroles de la consécration pourraient être prononcées en langue vivante. Sorties de l’ostensoir du latin, ces saintes paroles semblaient banalisées, profanées! Plus tard, après sa «conversion», Mgr Adam célébra la messe en français ou en allemand avec une aisance et une conviction totales.
Nestor Adam était, de formation et de sensibilité, assez proche d’un autre évêque, que personne hélas n’a oublié, Marcel Lefebvre. Sa théologie était classique, thomiste. Il n’appréciait pas les «nouveautés» dans ce domaine. Un jour, à la saint Thomas d’Aquin, un lettré capucin prêcha devant des étudiants dans la cathédrale de Sion, en présence de l’évêque. Séminaristes, nous étions là aussi. Le prédicateur, dans une envolée, risqua le rapprochement entre l’audace de saint Thomas, au XIIIe siècle, et celle de Teilhard de Chardin, au XXe. On entendit alors une voix sépulcrale s’écrier: «Imbécile!» C’était la voix du Commandeur. C’était l’évêque. Un ange passa, frémissant des deux ailes. On se pinça les lèvres pour ne pas pouffer de rire. Le prédicateur termina comme il put…
La principale différence entre Adam et Lefebvre? C’est, sans doute aucun, le sens de l’Église. Épanoui chez le premier, évanoui chez le second. Pour Nestor, Roma locuta, causa finita…
Michel Salamolard