Homélies du Père Jérôme Jean

08 février 2012 | 23h28

Désormais, personne ne peut être déclaré impur et exclu au nom de Dieu

6e dimanche Ordinaire B (Mc 1, 40 -45)

Il est un mot qui a fait peur pendant des millénaires. Il était redouté. Il suscitait angoisse et épouvante.

Ce mot terrible désigne une maladie. Et cette maladie est la lèpre. Le mot lèpre vient du grec. Il traduit un mot hébreu qui signifie souillure, i.e. ce qui laisse une trace, une saleté, une tâche. Bref, la lèpre, c’est la souillure qui salit, qui infecte et corrompt la chair de la personne. «Le corps ulcéré du lépreux est comme une muraille grise mangée d’une lèpre jaune» (Zola).

 

Rappelez-vous du film Ben Hur. Le combat de char et le corps agonisant du méchant Messala, vaincu, annonçant à Judah que sa mère et sa sœur ont été chassées de la ville car elles ont contracté la lèpre, maladie contagieuse et inguérissable. Et Judah Ben-Hur de se rendre dans la vallée des lépreux, aux portes de Jérusalem, là où sont reclus les incurables et les pestiférés. Comme des camps de concentration, des vallées de la mort, coupées du monde. Images fortes et vraies pour ce film immortel.

 

Deux facteurs ont contribué à faire de la lèpre le symbole du plus grand malheur pouvant s’abattre sur une créature humaine. Un malheur si immense que le malade devait être isolé de manière extrêmement inhumaine.

 

Le premier facteur était la conviction de la contagion de cette maladie, au point que toute personne ayant eu un contact avec le malade était perçue comme irrémédiablement contaminée. Même si elle-même n’en subissait pas les symptômes, elle portait en elle la maladie. On avait donc très peur de la lèpre, comme il en sera plus tard de la peste. La lèpre était vue comme un mal s’étendant de proche en proche, un mal que rien n'arrête comme l'incendie ou l'inondation.

 

Le deuxième facteur faisait de la lèpre une punition pour expier le péché. Dieu punissait le pécheur en lui donnant la lèpre. La maladie ici devient conséquence du péché. Vous entendez l’image de Dieu là derrière, un Dieu vengeur et assassin. Avant de condamner trop vite, rappelons que l’époque voyait dans le corps le miroir de l’âme, et la maladie devenait preuve du péché. Par souci de pureté, on évitait donc tout contact avec les malades.

 

La première lecture, tirée du Lévitique, nous dit que la personne suspectée atteinte de la lèpre devra être conduite au prêtre qui, après avoir procédé à une vérification, «déclarera cet homme impur». Le pauvre lépreux se verra ainsi chassé de la compagnie des hommes, et devra, qui plus est, se tenir lui-même éloigné des personnes en les prévenant de loin du danger. On le représente ainsi, souvent, agitant une petite clochette pour prévenir du danger de sa présence. Le son met en garde contre le danger de l’image et surtout de la mort par contact. Car toucher l’impur, c’est devenir comme lui et donc mourir.

 

Ici, vous entendez bien que la seule préoccupation de la société était de se protéger. On isole alors le malade. On sépare le pur de l’impur. On coupe ce dernier du reste de la société. On l’isole même de Dieu dont il est la victime.

 

Observons maintenant l’attitude de Jésus dans l’Evangile. «Un lépreux vient trouver Jésus; il tombe à ses genoux et le supplie: «Si tu le veux, tu peux me purifier». Pris de pitié devant cet homme, Jésus étendit la main, le toucha et lui dit: «Je le veux, sois purifié»». Ce qui se passe là est tout à fait extraordinaire; Jésus n’a pas peur d’être contaminé! Il permet même au lépreux d’arriver jusqu’à lui et de tomber à genoux devant lui. Plus encore, il «étendit la main, le toucha». Cette main qui se tend est signe de communion, c’est un geste de tendresse et de compassion. C’est aussi beau que la main qui a relevé la belle-mère de Pierre dimanche passé. Jésus par ce geste touche l’intouchable, le Vivant touche celui qui est déjà rongé par la mort. Par sa Parole, Jésus manifeste son autorité sur ce qui détruit la vie: «je le veux, soit purifié».

 

Il ne faut surtout pas penser que tout cela a été facile et n’a rien coûté à Jésus. Au contraire, en tant que vrai homme il partageait les convictions de son temps. Mais la compassion pour le lépreux est plus forte en lui que la peur de la lèpre. Son Amour dépasse sa peur. Il met sa vie, sa propre vie en jeu, pour nous arracher à la mort.

 

Relevons encore la grande foi de ce lépreux: «Si tu le veux, tu peux», avait-il dit. Jésus montre qu’il peut le faire, en le faisant. Jésus transgresse la lettre de la Loi, il touche le lépreux. Il pose ainsi un geste d’une extraordinaire liberté. Et bien sûr, ce geste sera mal compris. Déjà voit-on poindre la trame qui va le mener à sa propre mort.

 

Cette confrontation entre la loi de Moïse et l’Evangile, sur le cas de la lèpre, nous oblige à nous poser la question: Et moi, de quelle attitude est-ce que je m’inspire?

 

Il y a aujourd’hui de nouvelles lèpres et de nouveaux lépreux. De nouvelles maladies que l’on a souvent peur de nommer: cancer, sida, Alzheimer. Par ces termes on ne désigne pas tant les maladies incurables d’aujourd’hui mais des maladies contre lesquelles la société se protège, comme elle le faisait avec la lèpre par le passé, en isolant le malade et en le repoussant en marge de la société.

 

Que la Bonne Nouvelle le soit aussi pour tous les malades. Non seulement Jésus veut nous guérir de la mort, mais plus encore il veut nous purifier de nos péchés pour que soyons en vérité des amis de Dieu!

 

Seigneur, il n’est pas bon que l’homme soit seul.
Nous sommes faits pour être en relations, à l’image de Dieu qui est Trinité.
Aide-moi à visiter mes frères malades.

 

Seigneur, aide-nous à soulager l’isolement et la souffrance des malades.
Comme saint François d’Assise,
que la rencontre avec le lépreux, rencontre avec le malade,
que cette rencontre soit le début de notre propre conversion.
Amen.

 

Père Jérôme Jean


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