Folie d’un amour de préférence
13e dimanche Ordinaire A (Mt 10, 37 - 42) Après avoir contemplé la...
30e dimanche A (Mt 22, 34 - 40)
«Quel est le premier de tous les commandements?». Dans notre monde où le superflu se confond avec le nécessaire, il est bon de s’arrêter et de s’interroger en vérité: qu’est-ce qui est vraiment essentiel? S’il ne fallait retenir qu’une seule chose, que retiendrais-je?
Dans la Loi juive, il y avait 613 commandements (365 interdits et 248 préceptes). Devant une telle masse, il est donc bien naturel de s’interroger sur l’essentiel du secondaire. Jésus n’est pas le premier à qui l’on pose cette question. De nombreux rabbins avaient dû répondre avant lui. On cite souvent le bon mot de Rabbi Hillel qui répondait à un disciple pressé d’apprendre la Loi dans le temps qu’il pourrait rester sur un pied: «ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse, ne le fait pas non plus à ton prochain. C’est là toute la Loi, le reste n’est que commentaire».
Synthèse intéressante: ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu’ils nous fassent. Le précept paraît assez évident à nos oreilles. Rappelons-nous comment les hommes sont arrivés à cette parole de sagesse.
A l’origine, il était d’usage de se venger d’un mal en faisant subir sept fois plus que le tord subi. Ainsi, pour une vache tuée, en tuait-on sept autres. Pour une un frère tué, en tuait-on sept autres. Cette société très primaire imaginait que par la violence l'on amènerait la paix. Et évidemment, cela n’a pas fonctionné! Car, quand la violence se déchaîne, la vengeance se multiplie.
La pensée a évolué en conséquence. Avec la loi du Talion, on en vient à une idée plus grande de la justice. On recherche une sorte d’égalité: «œil pour œil, dent pour dent», avec l’idée de faire subir à l’autre l’exact tort subi. C’est ce que l’on appelle un châtiment miroir. Tu reçois ce que tu as donné. Ni plus ni moins. Vous imaginez bien que ce système, certes plus juste que le précédent, n’est pas encore suffisant pour obtenir la paix dans les relations, parce qu’il se venge du mal en faisant le mal.
Il y a mieux, comme le dit rabbi Hillel avec bon sens: «ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse, ne le fait pas non plus à ton prochain». Mais entendez bien, Rabbi Hillel met comme sommet de la Loi une espèce d’inaction: ne faites pas ce que vous ne voudriez pas que l'on vous fasse. Pour le dire autrement: ne faites pas le mal si vous ne voulez pas subir le mal. Ainsi la synthèse du Premier Testament consiste-t-elle à ne pas faire le mal.
Mais Jésus ira plus loin et plus profondément. Il nous proposera d’agir pour le bien: «Faites pour les autres tout ce que vous voudriez qu’ils vous fassent». Entendez la différence: pour Rabbi Hillel, la loi se résume à ne pas faire le mal, pour Jésus, suivre son enseignement, c’est faire ce qui est Bien.
Jésus dit aujourd’hui dans l’évangile de Mathieu: «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit». I.e. aimer Dieu avec son intelligence, sa volonté et tous ses moyens. Pour faire le Bien, il faut être relié à celui qui est source de tout Bien, et y être relié de tout son être. Dieu étant le principe actif de tout bien, l’amour de Dieu doit être premier, il doit être désiré par-dessus tout. Dieu toujours premier servi. Il doit être préféré à tout le reste. Dieu comme unique amour de préférence.
On aurait pu en rester là, mais voilà que Jésus ajoute un deuxième commandement, avec finesse. Le pharisien n’a demandé qu’un commandement; Jésus en ajoute un second pour prolonger son enseignement: «Tu aimeras ton prochain comme toi-même». Cette phrase nous est très familière. Elle résume le christianisme par l’amour du prochain.
Jésus nous demande d’aimer ceux qui nous sont proches, ceux qui nous entourent, ceux que nous rencontrons chaque jour, ceux qui vivent sous notre toit. C’est eux qu’il faut aimer juste après Dieu. Vous le savez bien, ce sont ceux-là les plus difficiles à aimer. Et nous devons les aimer non pas avec des paroles, mais par des actes et en vérité.
Voilà donc à quoi se résume toute la révélation divine, la synthèse de Jésus-Christ donnant sens à tout le reste. Il faut aimer Dieu et aimer son prochain. Aimer Dieu ne suffit pas. Aimer son prochain ne suffit pas non plus. Aimer Dieu et son prochain, voilà ce qu’est la Loi nouvelle de Jésus. L’originalité de Jésus est de mettre sur pied d’égalité ces deux commandements, commandements de l’amour de Dieu et commandement de l’amour du prochain. Jésus précise que les deux commandements sont d’égale importance, et à vrai dire ils n’en font qu’un, le second étant le lieu de vérification du premier.
Pourtant Notre-Seigneur nous invite à respecter une priorité : pour aimer comme il convient notre prochain, il nous faut d’abord nous enraciner dans l’amour de Dieu et nous attacher à lui seul avec toutes les puissances de notre âme (intelligence et volonté). Ce n’est que lorsque nous serons ainsi totalement décentrés de nous-mêmes, et centrés vers celui qui est notre Source et notre Fin, que nous pourrons véritablement aimer notre prochain «en esprit et vérité», dans la chasteté d’un amour non possessif et dans la liberté du don et du service gratuit.
Jean-Paul II souhaitait ardemment que «le monde redécouvre que le christianisme est la religion de l’amour». Et comment pourrait-il le découvrir si ce n’est grâce au témoignage de l’engagement des chrétiens au service de leurs frères? Oui, notre charité doit être active. Et la bonne nouvelle est que tous nous pouvons faire la charité et la recevoir. Il n’en n’est pas qui peuvent que recevoir et d’autres que donner. Tous peuvent donner et recevoir!
Je finis par une dernière note un peu polémique. Et que penser de l’amour de soi, si cher à notre société? N’est-il pas bon de s’aimer soi-même. Pourquoi est-ce que Jésus n’en parle pas? Evidemment que c’est bien de s’aimer. C’est beau de reconnaître en vérité ce qui est digne d’amour en soi. Mais il ne faut pas oublier que l’amour pour le chrétien est d’abord une relation. Une relation de don qui unit à un autre. Dans l’évangile de ce jour, l’amour est une relation qui unit à Dieu et au prochain. Ainsi, je ne peux pas m’aimer en me regardant moi-même, seul avec moi, et en me donnant à moi, ce que je pense être bon pour moi. Non! Je m’aime, et c’est la clef, le nœud, je m’aime en aimant Dieu et en aimant mon prochain! Je réalise ma valeur et ma dignité à mesure que je vis une relation d’amour avec Dieu et avec mon prochain. Car L’amour n’est jamais tourné sur soi, mais toujours ouvert sur l’Autre.
Seigneur, le sommet de la révélation de l’amour… c’est la Croix où tu donnes ta vie.
Cette croix comporte deux poutres, l’une verticale, tendue vers le ciel, l’autre horizontale, embrassant toute l’humanité. Amour de Dieu et du prochain sont ainsi synthétisés: un unique amour en Jésus-Christ partant en deux directions: vers le Père et vers les frères.
Seigneur nous voulons t’aimer de tout notre cœur. Et nous voulons aussi aimer les frères que tu nous as donnés. Viens toi-même nous remplir de ton Esprit pour qu’à travers nous tu puisses te donner généreusement.
Seigneur, dans la foi nous te disons: «pour que nous puissions obtenir ce que tu promets, fais-nous aimer ce que tu commandes.»
Amen.
Père Jérôme Jean