Homélies du Père Jérôme Jean

12 août 2011 | 22h00

Les miettes et le chien

20e dimanche A (Mt 15, 21 -28)

 

Au cours de ce même voyage durant lequel il avait multiplié le pain et marché sur les eaux, voilà que Jésus arriva du côté de Tyr et Sidon, c'est-à-dire dans un territoire habité par les païens, en l’occurrence des cananéens, et non par les juifs (actuel sud-Liban). Ces païens faisaient partie de ces peuples à jamais exclus. C’est ce qui est dit dans le Deutéronome: «Oui, tu les dévoueras à l'anathème, ces Hittites, ces Amorites, ces Cananéens, ces Perizzites, ces Hivvites, ces Jébuséens, ainsi que te l'a commandé Yahvé ton Dieu, afin qu'ils ne vous apprennent pas à pratiquer toutes ces abominations qu'ils pratiquent envers leurs dieux» (Dt 20, 18). Une telle discrimination peut nous choquer. Mais il faut rappeler que pour se convertir, à l’époque, il ne fallait pas seulement croire au vrai Dieu, en l’occurrence le Dieu unique, mais encore se soumettre à son peuple, i.e. s’intégrer à l’histoire et l’usage juif.
 
Et voilà que vint à la rencontre de Jésus une femme cananéenne, c'est-à-dire une descendante du peuple qui habitait en Palestine avant la conquête des juifs. Une descendante de ses premiers habitants du pays, exterminés ou chassés par les nouveaux venus quand le peuple hébreux s’établit en Terre Promise. Donc cette femme est une vraie une païenne pour un juif. Elle se met à crier: «Aie pitié de moi, Seigneur, fils de David. Ma fille est tourmentée par un démon».

Voici maintenant la première surprise sous forme de douche froide. - Et aussi un étonnement pour nous, quand même! - Il est écrit que Jésus «ne lui répondit rien». Le silence de Jésus apparaît comme une sorte de refus qu’il oppose à la demande présentée. Pourquoi se taire? Pourquoi ce silence de Jésus? Je pense que Jésus a toujours eu le souci de ne pas être pris pour un faiseur de prodiges. Si Jésus fait des miracles, c’est uniquement pour mettre en relation avec le Père, la Source. Or en Israël beaucoup n’avaient rien compris aux miracles de Jésus. Certains disaient que Jésus faisait des miracles avec l’aide du Diable et d’autres se passionnaient pour le nouveau magicien, au point que Jésus dû rompre et s’enfuir à l’écart. Donc Jésus ne fait pas le miracle attendu. Il se tait. Premier temps.

Ce sont les apôtres qui interviennent pour intercéder en faveur de cette païenne, non pas tant par compassion pour cette femme, mais bien plutôt parce qu'elle les suit sans cesse. Et les cris de la Cananéenne deviennent certainement pour les disciples comme un aboiement insupportable. «Donne-lui satisfaction car elle nous poursuit de ses cris!». Cette attitude de la cananéenne nous rappelle la veuve importune qui obtint à force d’insistance ce que le juge inique ne voulait pas lui donner de droit.

 

Nouvelle surprise pour nous, tant habitués à contempler le gentil Jésus: Refus de Jésus. Refus net et presque brutal: «Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues d'Israël». Par cette sentence bien frappée, Jésus rappelle sa mission: celle de Messie du peuple d’Israël. Et cela peut nous paraître étonnant mais l’histoire du salut commence d’abord par un peuple élu, choisi, pour s’étendre seulement ensuite à toutes les nations. Face au refus, la femme répond en intensifiant sa prière: «Seigneur, viens à mon secours!». Ici il est bon de s’arrêter et de s’émerveiller devant la persévérance de cette femme. Voici certainement une des plus belles qualités féminine: la persévérance… continuer de faire ce que l’on a résolu, par un acte stable de la volonté… Combien de femmes obtiennent ce qu’elles demandent à cause de leur grande persévérance?

 

Et troisième phrase dure de Jésus: «Il n'est pas bien de prendre le pain des enfants pour le donner aux petits chiens». Phrase énigmatique, comme un refus blessant. Et de fait, l’expression a quelque chose de méprisant dans la bouche d’un oriental. En clair, elle signifie que le Messie doit nourrir les enfants de Dieu, i.e. Israël, et non les chiens que sont les païens. Ainsi Jésus ne veut pas trahir sa mission de Messie d’Israël. Il ne donne pas aux païens ce qui revient aux seuls croyants d’Israël. Je pense qu’à ce point-là, n'importe qui serait parti exaspéré. Et il y a de quoi… Mais pas la cananéenne. Elle prend étonnement plus de profondeur à chaque nouveau refus. La voilà qui dit: «C'est vrai Seigneur, reprit-elle, mais justement les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres». De façon tout à fait remarquable, la cananéenne confesse sa soumission. Elle reconnaît qu’Israël à la préséance, et elle, comme païenne, ne demande que «les miettes» de ce grand mystère du pain livré.
 
Jésus, qui s'est retenu avec peine jusque-là, ne résiste plus et crie, rempli de joie: «Femme, ta foi est grande, que tout se fasse pour toi comme tu le veux!». «Et, à l'heure même sa fille fut guérie». Mais que s'est-il passé exactement? Un bien un autre miracle, bien plus grand que la guérison de la fille. Cet autre miracle, c’est que cette païenne a eu des paroles illuminées de foi! Cette femme, et c’est là le nœud, cette femme est devenue «croyante», une des premières croyantes issues du paganisme. ET C’EST EN RAISON DE SA FOI QUE SA FILLE FUT GUERIE. Voilà le beau et grand miracle!

 

Pour le dire autrement, Jésus l’exauce à la mesure de la confiance qu’elle a placée en lui. Si Jésus l'avait exaucé tout de suite, lors de la première demande, tout ce que la femme aurait obtenu aurait été la libération de sa fille. La vie aurait alors suivi son cours avec quelques difficultés en moins. Mais tout aurait pris fin à ce moment-là, et à la fin, la mère et la fille seraient mortes… sans laisser de traces d'elles. En revanche, maintenant, on parlera de ces deux femmes païennes anonymes jusqu'à la fin du monde!

 

Que de choses nous enseigne cette simple histoire évangélique! D’abord que la foi en Jésus Christ apparaît comme la seule exigence faite aux païens pour que ceux-ci puissent s’asseoir à la table de l’Eglise. Ensuite, quant à la vie spirituelle, certainement que Jésus s'est précisément inspiré de cette païenne pour proposer, lors d’une autre occasion, la parabole de la veuve importune sur la «nécessité de prier sans cesse, sans jamais se lasser».

 

Nous avons tous fait l’expérience dans le concret de nos vies de prières adressées à Jésus…. Et qui n’ont pas été exaucées. Ici il faut être prudent et ne pas parler trop vite à la place de Dieu. Je pense toutefois que nous pouvons dire quelque chose: DIEU ECOUTE MEME… QUAND IL SEMBLE NE PAS ECOUTER. Il creuse notre désir par l’attente. Il épaissit nos motivations à mesure que grandit notre désir. Et, ô étonnement, LE FAIT QU'IL NE NOUS EXAUCE PAS EST DEJA UNE AIDE. En attendant d'exaucer, Dieu fait croître notre désir, il fait que l'objet de notre prière s'élève; que des choses matérielles nous passions aux spirituelles, que des choses temporelles nous passions à celles éternelles, que des petites choses nous passions aux grandes. De cette façon, de cette façon uniquement, il peut nous donner beaucoup plus que ce que nous étions venus chercher.

 

Seigneur, quand j’entends ton silence, c’est déjà un signe de ton écoute.
Seigneur quand tu ne m’exauces pas, c’est déjà une aide.

 

Merci Seigneur d’être venu par un peuple pour tous les peuples.
Merci surtout de ne pas exaucer toutes nos demandes.
Car toi seul sait ce qui est vraiment bien.

 

Merci de purifier nos désirs aux creusets de l’attente confiante.
Merci de cette façon de nous donner plus que ce que nous étions venus chercher.
Amen.

 

Père Jérôme Jean


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