Homélies du Père Jérôme Jean

27 septembre 2011 | 21h45

Les vignerons homicides ou le refus du don

27e dimanche A (Mt 21, 33 - 43)

 

La première lecture de ce dimanche évoque le célèbre oracle d’Isaïe: le chant du bien-aimé à sa vigne. Sous une forme imagée, le prophète fait entendre la déception du Seigneur. Et de fait, le Seigneur est vraiment déçu, il accuse sa vigne de n’avoir pas donné les fruits attendus. Pourtant, le Seigneur avait tout fait pour que cela réussisse: la vigne était très bien disposée sur un coteau plantureux, la terre avait été habilement retournée, les cailloux gênants ôtés, les plants étaient de qualités supérieures, au milieu il y avait même une solide tour de garde, et le tout était cerclé par une clôture infranchissable. De plus, prévoyant une bonne récolte, le pressoir était déjà en place, bien aménagée dans un creux. Bref, du côté du vigneron, tout était fait pour que la récolte soit bonne. Et pourtant, la récolte fut mauvaise! Il attendait de beaux raisins, vermeilles, mais la vigne lui en donna de mauvais! Cette vigne, c’est la maison d’Israël, le peuple avec qui Dieu a fait alliance. Peuple choisi, élu, préféré. Dieu a tout donné à ce peuple, et pourtant il ne lui a pas rendu les fruits escomptés. «Il en espérait l’innocence et c’est le sang, il en attendait le droit, et c’est le cri d’effroi» (Is 5, 1 – 7).

 

Avec l’Evangile de ce dimanche, l’histoire va prendre une autre tournure. Jésus nous amène plus loin et plus profond que le texte du Premier Testament. Ce n’est plus la vigne qui au cœur du récit, mais les vignerons. Ici ce n’est pas la stérilité de la vigne qui est en cause, mais bien plutôt les vignerons qui sont accusés. Il leur est reproché d’avoir gardé les fruits pour eux. Ils ont refusé les fruits à celui auquel ils devaient les remettre. En clair: Ils volent le proprio!!! La vigne dans ce contexte n’est plus seulement Israël, mais bien plutôt une image qui sert à désigner une réalité qui nous a été confiée. Une réalité dont nous ne sommes pas les propriétaires, mais les gestionnaires!

 

Ce qui est en cause ici c’est l’avarice des vignerons. L’avarice, vous le savez est un péché capital. L’un des sept. Il est toujours instructif devant un péché capital de s’arrêter pour prendre conscience de son degré de complicité avec cette disposition à faire le mal. Dans les faits, comment faire pour savoir, concrètement si on est blessé par ce péché? St François de Sales disait: «Vous êtes avare si vous désirez longuement, ardemment et avec inquiétude les biens que vous n’avez pas». Oui, l’avare est d’abord un homme inquiet. «Il ne dort pas sur ses deux oreilles, mais sur son oseille!» Même une fois une grande richesse acquise, l’avare reste un homme tourmenté! Angoissé de préserver ce qu’il a acquis avec tant de peine.

 

Pour nous chrétiens, nous ne sommes pas les seuls propriétaires des biens que nous avons. Car l’argent et les biens ne sont pas seulement destinés à celui qui les a gagnés. Le concile Vatican II disait: «l’homme ne doit jamais tenir les choses qu’il possède légitimement comme n’appartenant qu’à lui, mais les regarder aussi comme communes: en ce sens qu’elles puissent profiter non seulement à lui, mais aussi aux autres» (GS 69). Ainsi, dans notre Evangile comme dans notre réalité, les fruits sont toujours les fruits du Maître… (alors que bien souvent nous imaginons à tort être les maîtres des fruits…) et nous aurons à rendre compte de notre gestion.

 

L’avarice est un péché capital en ce sens qu’il engendre d’autres péchés. Les filles de l’avarice sont l’insensibilité de cœur, l’inquiétude dans la possession, la violence dans l’appropriation, le vol, la trahison et en définitive le meurtre. Le meurtre est toujours le dernier mot, le couronnement d’un péché capital fait par malice dans une volonté effrénée de puissance! C’est fondamental!

 

Et c’est bien ce qui se passe dans l’Evangile de ce jour. Les serviteurs sont tués, une fois, puis une deuxième fois, puis une troisième fois. Par ces meurtres à répétitions, les vignerons manifestent leur volonté de tuer quiconque voudra leur prendre la moindre grappe de raisins. Et voici maintenant la pointe de la parabole. L’invraisemblable se produit: le Père envoie le Fils!!! (comme il le fera tout à l’heure à la consécration) Entendez bien, après avoir subi la mort de nombreux serviteurs, le propriétaire des fruits envoie son trésor, son fils bien-aimé en disant: «Ils respecteront mon fils». Mais les avares, voyant l’hériter, disent: «Voici l’héritier: allons-y! tuons-le, nous aurons l’héritage!». Et ainsi ils tuent même le fils! Soyons clairs: ces hommes sont complètement enfermés dans leur péché, aveuglés par l’avarice. Ils veulent posséder toujours plus et ne rien partager. Ne rien donner. C’est toujours cette volonté effrénée de puissance qui engendre le meurtre! Et le meurtre ici est rituel, exécuté selon toutes les normes, crime conscient et prémédité, réglé selon l’ordre même des exécutions capitales (Lv 24, 14 -16).

 

Que va-t-il arriver à ces vignerons homicides? Eh bien, le royaume de Dieu leur sera enlevé. «Ces misérables, il les fera périr misérablement». En clair cela veut dire qu’on ne peut pas être auprès de Dieu en état de péché mortel. L’homme qui s’entête dans son mal se coupe définitivement de Dieu. C’est une auto-exclusion.  Attention, ici Jésus donne un avertissement sous la forme d’une menace, non pour menacer, mais pour amener si possible à la conversion. Car Jésus ne veut jamais la mort du pécheur, mais bien plutôt qu’il se convertisse et qu’il vive.

 

La mort du fils ne saurait être le dernier mot, pas plus d’ailleurs que la vengeance suggérée par les auditeurs. Le Maître va tout au contraire se servir de la perversion des vignerons pour révéler que sa paternité est plus puissante que la mort infligée au fils. C’est la vie qui doit avoir le dernier mot! Ainsi le refus d’accueillir le Fils, permettra au Père de manifester sa miséricorde, et non sa vengance! «La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre angulaire.» Quel retournement merveilleux! Le Royaume est construit sur la pierre rejetée, et cette pierre rejetée va devenir pierre d'angle, i.e. pierre FONDATRICE, une pierre de laquelle dépend toute la solidité de l’édifice! C’est là un retournement tout à fait prodigieux: «C'est là l'œuvre du Seigneur, une merveille à nos yeux!»

 

Je pense que les textes de ce dimanche nous invitent à réfléchir sur les dons que Dieu nous a faits tout au long de notre vie. Que s’est-il passé? Avons-nous fait fructifier avec intelligence et bonne volonté les talents reçus? Avons-nous donné en retour? Ou bien avons-nous vécu comme une vigne distraite sans nous rendre compte que nous étions appelés à produire un beau raisin?

 

Et plus fondamentalement, quel sort ai-je réservé au Christ dans ma vie? Comment est-ce que je réponds à l’amour inconditionnel de Dieu pour moi? N’ai-je pas par hasard moi aussi jeté hors les murs de ma maison, de ma vie, ce Jésus de Nazareth dont certains disent qu’il est le Fils de Dieu?

 

Seigneur, aide-nous à prendre conscience que tout est don.
Et que nous ne donnons jamais rien que nous n’ayons d’abord reçu.
Car tout est grâce.
Seigneur, je veux contempler ta patience envers mon péché.
Tu n’as pas rejeté ton peuple.
Ton amour est de toujours et pour toujours.
Amen.

 

Père Jérôme Jean


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