Le plus grand commandement
30e dimanche A (Mt 22, 34 - 40) «Quel est le premier de tous...
23e dimanche A (Mt 18, 15 - 20)
Il ne faut pas seulement écouter la Parole de Dieu. Ce n’est pas une information. Il faut la vivre. La Parole doit prendre chair, elle doit s’incarner pour être vivante. Aujourd’hui, concrètement, elle nous invite à la correction fraternelle. La volonté de Dieu est que tous soient sauvés, que personne ne se perde. Ainsi, la correction fraternelle se comprend-t-elle comme une participation à la miséricorde même de Dieu.
La correction fraternelle est l’une des choses les plus difficiles à réaliser, tant dans les familles, qu’entre amis ou encore au sein de la paroisse.
Nous avons, premièrement, le devoir de parler. Saint Ambroise l'exprimait de la sorte: «Si tu découvres un défaut chez ton ami, corrige-le en tête-à-tête. S'il ne t'écoute pas, reprends-le ouvertement. Les corrections, en effet, font du bien et sont plus profitables qu'une amitié muette. Si ton ami se sent offensé, corrige-le pareillement; insiste sans crainte, même si la saveur amère de la correction lui déplaît. Il est écrit au livre des Proverbes: «Les blessures d'un ami sont plus supportables que les baisers des flatteurs». Oui, parler est un devoir chrétien, se taire devant le mal est un péché!
L'enfer est d’ailleurs plein de bouches fermées. Au paradis, au contraire, elles s'ouvrent et chantent la gloire de Dieu. De notre terre, nous imaginons le paradis comme des bouches parlant pour édifier, des bouches parlant pour aider, pour relever, pour mettre en lumière ce qui doit être vu, des bouches parlant pour exprimer la confiance et l’espérance en l’autre, malgré sa faute: la bouche est faite pour aimer.
La correction que nous adressons à autrui se veut-elle fraternelle ou vise-elle notre confort et notre amour propre? Ecoutons Augustin répondre à cette question: «Que nos corrections soient inspirées par l'amour; qu'elles aient pour principe, non le désir de nuire au prochain, mais le zèle sincère de son amendement». Ainsi, l’amour devient moteur de la correction. Si elle n’est pas faite par amour, alors elle n’est pas faite au nom de Dieu, ni pour le bien du prochain. Si la correction ne se fait pas par amour, elle ne doit pas être faite!
Et voici maintenant les degrés, degrés de sauvetage (pourrait-on dire) du pécheur, selon l’Evangile du jour et la parole même de Jésus: «Si ton frère a péché» - le pécheur reste un frère! - va le trouver, le reprendre en particulier, lui parler seul à seul pour ne pas l’humilier en ébruitant l’affaire; montre-lui sa faute avec délicatesse. S’il t’écoute, tu auras “gagné ton frère”. (i.e. c’est à l’Eglise que tu l’auras gagné, et évidemment pas en prenant le dessus sur lui!)
«S’il ne t’écoute pas », tu prendras avec toi (conformément au droit juif mentionné au livre du Deutéronome) une ou deux personnes. Une telle règle chercher à protéger le pécheur contre la précipitation et l’arbitraire des sanctions disciplinaires. Quand un frère refuse de se corriger, il faut absolument éviter de divulguer inutilement sa faute, parler mal de lui, voire même de le calomnier. «Ne médisez pas les uns des autres» disait St Jacques (Jc 4, 11).
Ici je m’arrête juste l’espace d’un instant pour parler de ce péché si rependu qu’est la médisance. Médire, c’est dire du mal. Attention, ce n’est pas mentir, ce n’est pas inventer des saloperies, mais c’est dire ce qui est vrai et qui dénigre et défigure la personne dont on parle. Médire, d’une certaine manière, c’est tuer avec des mots. Philippe Néri enseignait avec humour et réalisme une dame qui s'accusait de dire du mal des autres: «Allez marcher dans la rue en plumant une poule». Puis, la semaine suivante, il lui dit d'aller ramasser les plumes. «C'est impossible» s'écria-t-elle. Et Philippe Néri de répondre: «Il est de même impossible de reprendre le mal que font les paroles méchantes que l'on a semées».
L'intempérance du langage fait beaucoup de mal. Notre parole, mal utilisée, ressemblable à un venin mortel empoisonnant l’espérance. Nous avons tous fait l’expérience de la tristesse et du découragement quand on apprend toutes les vilaines choses qui se disent dans notre dos…
Revenons à la correction fraternelle. Ce n’est que si mon frère refuse encore d’écouter que l’on en parlera à la communauté. Elle essayera à son tour de lui faire entendre raison. S'il résiste encore, elle devra lui signifier que par son obstination, il s’est mis lui-même en dehors de la communion ecclésiale. Ce que l’on appelle l’auto-exclusion. C’est triste, mais c’est un droit de croyant: Dieu nous aime tellement qu’il respecte notre liberté jusqu’à nous laisser le pouvoir de le rejeter!
Dans le fond, avec Caïn, on a envie de s’interroger: «Suis-je le gardien de mon frère?» (Gn 4, 9) Jésus répond sans hésitation: «Bien sûr, puisque je te l’ai confié. Comment pourrais-tu prétendre m’aimer, sans porter le souci de ceux que j’aime?».
Que l’Esprit Saint nous éclaire: puissions-nous nous acquitter de «la dette de la charité fraternelle» (seconde lecture) avec douceur et compassion, afin que nos paroles édifient le Corps du Christ, pour la gloire de Dieu et le salut du monde.
Seigneur, tu es si délicat envers la brebis égarées.
Tu as un amour de préférence pour tous les faibles qui se perdent.
Merci de ta confiance en nous! Merci de croire en l’homme.
Merci de compter sur nous pour les ramener dans le droit chemin.
Aide-nous à bien utiliser notre langue pour dire de belles choses, des choses qui rendent meilleur, des choses qui parlent de ton amour pour nous.
«A ceci tous vous reconnaîtront pour mes disciples: à l’amour que vous aurez les uns pour les autres » (Jn 13,35).
Amen.
Père Jérôme Jean